Les 100 ans de l'Association des Archivistes Suisses (AAS)

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9 années 1 mois


 

N° 25
(15 décembre 2022)
 



 

Introduction

 

Cette année, l’Association des archivistes suisses (VSA-AAS) a fêté son centenaire ce qui en fait l'une des plus anciennes associations professionnelles d’archivistes au monde.

                                                                    

Monsieur Alain Dubois, archiviste de formation, Président de l’AAS et Chef du Service de la culture du Canton du Valais, a accepté de répondre à nos questions et de revenir sur les évènements qui ont marqué cette grande année.

L’entretien s’est déroulé en trois temps. Après une rapide présentation de son parcours professionnel et de son engagement associatif, Monsieur Dubois a souligné les temps forts de cette année du centenaire puis a brossé un tableau des défis que l’AAS se doit de relever dans le futur.

 


Parcours professionnel et associatif de Monsieur Dubois.

C.B. : Pourriez-vous nous expliquer pour commencer quel a été votre parcours professionnel et associatif ?

Alain Dubois : J’ai tout d’abord obtenu une licence de l’Université de Fribourg (équivalent d’un master) en histoire moderne et contemporaine et langue et littérature latine. Je suis ensuite entré comme élève à l’École nationale des chartes à Paris dont j’ai été diplômé en 2007, après avoir soutenu une thèse de bibliographie matérielle dirigée par Annie Charon. Mon travail a porté sur l’imprimeur et marchand-libraire genevois Jacob Stoer ; j’ai étudié les 370 éditions qu’il a mises sous presse entre 1568 et 1610.

En mai 2007, j’ai été nommé aux Archives d’État du Valais où j’ai été responsable de trois domaines d’activité : le records management sous forme électronique, l’archivage électronique et les projets de numérisation.

Le 1er octobre 2014 je suis devenu directeur des Archives de l’État du Valais et archiviste cantonal.

Depuis le 1er novembre 2022, je suis Chef du Service de la culture du Canton du Valais qui réunit trois institutions culturelles liées à la conservation du patrimoine :  les Archives d’État du Valais, la Médiathèque du Valais et Les Musées cantonaux. Le Service de la culture est également responsable de l’Archéologie cantonale et de l’Encouragement des activités culturelles et du soutien à la création artistique.

Et puis l’engagement associatif a toujours été vraiment important pour moi. Dès 2007 j’ai participé à des formations organisées par l’AAS et j’ai eu l’opportunité d’entrer au comité de l’association en 2016 comme membre. J’en ai repris la présidence au mois de septembre 2019. J’ai été réélu à ce poste pour un second mandat au mois de septembre 2022. Je travaille aussi pour le Conseil International des Archives (ICA) et notamment pour le programme pour l’Afrique dirigé par Basma Makhlouf Shabou, professeur à la Haute École de gestion de Genève et responsable du volet du PIAF dédié à la Recherche. Dans ce cadre nous avons donné deux formations à des archivistes africains sur la gestion des documents électroniques, à Yaoundé et à Dakar.

 


Le lancement du centenaire : "Archive on tour" (4 février 2022)

C.B. : Parlons maintenant de l’année qui vient de s’écouler et qui a été marquée par les 100 ans de l’Association des archivistes suisses, ce qui en fait l’une des plus anciennes associations professionnelles du métier. L’année a été jalonnée de nombreux évènements que je vous demanderai de détailler dans quelques minutes mais avant tout, pourriez-vous nous parler de  « Archive on tour » et nous dire ce que vous avez découvert dans la « boîte d'archives » le 15 septembre 2022.

Alain Dubois : L’opération « Archive on tour » a commencé le 4 février 2022 aux Archives fédérales suisses lorsque l’Archiviste fédéral Philippe Künstler m’a remis la « boîte d’archives ». Celle-ci a ensuite circulé à travers les différents cantons de la Confédération helvétique ainsi qu’au Liechtenstein. Elle m’a été restituée le 15 septembre 2022, lors de l’assemblée générale de l’AAS. Elle a parcouru tout le réseau archivistique suisse et s’est enrichie des productions déposées par les archives participantes.

On a découvert énormément de documents. Et non pas une mais cinq boites ! Elles contenaient des contributions diverses et variées : des productions sur supports traditionnels papier, mais également des documents électroniques sur clés USB, DVD et CD. Nos collègues vaudois y ont même déposé un document préservé sur un brin d’ADN !

Des supports divers et variés donc, mais aussi des thématiques diverses et variées qui restituent vraiment le spectre des activités d’un service d’archives. Ça partait de politiques liées à la gestion des documents en tant que telles, pour aller vers des inventaires de fonds d’archives, des déclarations qui fondent les missions d’une institution (ex : le 1er procès-verbal de l’organisation qui a conduit à la création du CICR-comité international de la Croix Rouge-) et des restitutions d’actions de médiations. On a donc vraiment couvert tout le spectre des missions d’un service d’archives : collecte, conservation, communication et mise en valeur des fonds. Cela restitue la diversité des missions et des activités d’un service d’archives et puis surtout cette action « archive on tour » a permis de dessiner tout le tissu des services d’archives en suisses qui comprend à la fois des institutions publiques aux niveaux communal, cantonal et fédéral voire international mais aussi tout le domaine privé avec des archives d’entreprises et d’associations etc.

Ce qui est intéressant c’est que la conservation du patrimoine est une chaine dont chaque service d’archives représente un maillon. Cela a permis de relier entre eux tous les services d’archives ainsi que les archivistes suisses et de mesurer la diversité du réseau archivistique en Suisse. Les Archives d’État dans les différents cantons avaient la charge de l’organisation de la circulation de la boite. Dans certains cantons elle a mieux circulé que dans d’autres. Cette boite a pris le prénom d’Archie (prénom qui fonctionne dans nos trois langues). Ces boites, qui font aujourd’hui partie du fonds d’archives de l’AAS, seront à terme conservées aux Archives fédérales suisses à Berne au même titre que toutes les archives de l’AAS. Il restera donc une trace pérenne de cette action.


Des évènements pour fêter le centenaire tout au long de l'année...

La Semaine internationale des archives (6-11 juin 2022)

Alain Dubois : Nous avons mené une action au mois de juin dans le cadre de la Semaine internationale des archives du 6 juin au 11 juin 2022 ayant pour thématique « les archives pour tous ». L’idée était d’inciter les services d’archives à aller dans des lieux insolites, comme des halls de gare, des places de marché ou des centres commerciaux, pour rencontrer et conquérir un public qui connait peu les missions d’un service d’archives, tout en soulignant au passage le rôle social et sociétal que peuvent avoir ces services d’archives. L’autre objectif était d’inviter toutes ces personnes à venir visiter les services d’archives le samedi 11 juin à l’occasion de la Journée suisse des archives. Ci-dessous, exposition dans un supermarché à Sierre.

Lancement d'un nouveau site internet

Parallèlement l’AAS a aussi refondu son site internet que vous pouvez aller visiter librement (www.vsa-aas.ch).

Le timbre du centenaire de l'AAS

En septembre 2022, un timbre commémoratif a été mis en circulation. Il sera distribué par la poste pendant un an.

L'assemblée générale de l'AAS (15-16 septembre 2022)

L’assemblée générale de l’AAS a été l’un des grands temps forts de l’année. Celle-ci s’est déroulée sur deux jours avec une partie officielle (le 15 septembre) durant laquelle ont pu parler le Chancelier de la Confédération suisse Walter Thurnherr, le Chancelier du Canton de Berne, Christoph Auer, et Meg Philips, vice-présidente de l’ICA.

Le 16 septembre était consacré à la journée professionnelle de l’AAS. Son objectif : se projeter et projeter le métier pour la prochaine génération avec une matinée dédiée à l’apport de l’intelligence artificielle dans tous les processus archivistiques notamment dans le processus d’évaluation, de collecte et de préservation numérique ; les aspects éthiques ont également été pris en compte. L’après-midi a été dévolue à la question de l’archivage par design, avec comme priorité la mise en place des processus qui répondent aux besoins des clients des services d’archives. Carol Couture a parlé de la thématique des valeurs des archivistes.

Projection du documentaire "Le corps archive" (1er novembre 2022)

Enfin, cette année de festivités s’est achevée par la projection d’un film documentaire le 1er novembre à Genève.  Le corps archive a été réalisé sous la direction de Manon Hotte et Robin Harsch ; il est le fruit d’une collaboration entre les Archives de l’État de Genève et l’AAS. L’idée était de proposer des performances dansées dans les archives. Tout comme les archives conservent des traces documentaires manuscrites ou dactylographiées, le corps enregistre les différentes traces des épisodes de vie d’une personne. Ce documentaire vise à établir un parallèle entre les traces que l’on laisse à travers son corps et les traces documentaires.


Bilan de cette année de centenaire

C.B. : Quel bilan, même s’il est encore un peu tôt, dressez-vous de ces festivités. Avez-vous l’impression d’avoir atteint vos objectifs ?

Alain Dubois : Du point de vue de la profession en tant que telle, du réseau, les objectifs sont pleinement atteints. L’opération « archive on tour » a permis à la communauté d’exister, les étapes en ont été relayées sur les réseaux sociaux et on sent vraiment que la communauté a pris acte qu’elle existait de plein droit et que finalement, au-delà des différences linguistiques, il y avait un métier, des pratiques et des objectifs communs. Cela a également permis de montrer à des personnes qui connaissaient mal le métier que les archivistes, loin d’être poussiéreux, sont bien de leur temps ! C’était important pour nous.

L’opération du mois de juin a eu du succès. La fréquentation des archives a été très bonne, le public a été très attentif. Le bilan est plus mitigé pour ce qui est des retombées du lobbying. On aurait voulu profiter du centenaire pour montrer aux politiques l’importance des archives pour attester des droits des citoyens, élément essentiel dans l’exercice démocratique. Cela va prendre du temps. On aurait pu insister plus encore et profiter des sessions du parlement fédéral pour intervenir dans la salle des pas perdus. C’est un travail ingrat à l’échelle d’une Confédération parce qu’il faut répliquer cet effort de lobbying fédéral dans les parlements cantonaux ce qui est complexe.


Projets et défis futurs de l'Association des archivistes suisses.

C.B. : Parlons maintenant des projets et défis futurs de l’AAS et en premier lieu d’un thème qui nous est cher au PIAF, celui de la formation initiale et continue. Quels sont vos projets dans ce domaine ?

Alain Dubois : Ce qui est vraiment important en tant qu’employeur, c’est que la formation dispensée corresponde bien aux attentes et besoins d’un service d’archives. Et force est de constater, sur la base de mon expérience, que malheureusement il existe parfois un fossé entre les formations proposées et les attentes du terrain. Une association professionnelle doit vraiment être attentive à l’employabilité de ses membres. Elle doit militer pour que la formation initiale et continue puisse réellement correspondre aux besoins des services d’archives.

Aujourd’hui la formation reste assez traditionnelle et pas assez opérationnelle. Elle ne porte pas encore assez sur les enjeux liés à la conservation numérique ou à la gestion des documents électroniques. Le problème a été identifié et nous avons réussi à résoudre cette difficulté en révisant les contenus de la formation au niveau CFC (certificats fédéraux de capacité) –qui n’est pas une formation universitaire mais une formation professionnelle-. On y a intégré les dimensions liées au records management et à la préservation numérique. Maintenant les formations de type universitaires ou Haute École spécialisée doivent à leur tour faire leur mue dans ces domaines.

Autre défi de taille pour l’AAS : porter des regards critiques sur la société de l’information et la numérisation à tout crin. Dans le contexte de crise énergétique et environnementale que nous vivons, est-il bien raisonnable de tout miser sur le numérique et la dématérialisation ? Une association comme la nôtre doit pouvoir répondre à ces questions. Il faut également réfléchir à sa dimension éthique.

La collaboration internationale est centrale pour moi. Les partenariats avec les associations professionnelles des autres pays comme l’Association des archivistes français, québécois et allemands, sont à encourager absolument. Nous nous posons par exemple la question de savoir dans quelles mesures nous pourrions organiser des formations conjointes sur des thématiques/ problématiques qui sont de toute façon communes voire identiques.

Nous avons participé l’année dernière à un atelier avec l’Association des archivistes français, l’Association des archivistes québécois et l’Association des archivistes francophones de Belgique sur la question du lobbying. Nous avons partagé des expériences à l’échelle nationale et tenté de comprendre ce que l’on pouvait en retirer. L’idée est de multiplier ces rencontres et ces partenariats dont nous n’avons pas encore assez l’habitude. Les défis qui se posent à nous font que nous avons tout intérêt à travailler ensemble, car les solutions vont émerger au niveau international et pas forcément national. Il faut donc renforcer les contacts et participer à des recherches de solutions communes à l’échelle internationale.

C.B. : Pour finir, pourriez-vous évoquer s’il vous plaît un ou deux autres projets que vous avez l’ambition de développer ?

Alain Dubois : Oui, je souhaiterais mentionner deux projets. Le premier est le développement d’une base de données alimentée par les services d’archives et dans laquelle ces derniers présentent les projets réalisés ou en cours (en matière de dématérialisation de gestion des documents sous forme électronique, de préservation numérique) de manière à permettre à d’autre services d’archives de pouvoir observer et s’inspirer des expériences des autres. L’idée serait également d’y présenter les erreurs à éviter, les bonnes pratiques etc. Il faut vraiment encourager la communication entre les services !

Et puis la question du lobbying revient encore, c’est un ouvrage à remettre inlassablement sur le métier.

 


Annexes : quelques précisions sur l'Association des archivistes suisses

  • Fondée le 4 septembre 1922 lors de l’assemblée générale de la Société générale suisse d’histoire devenue la Société suisse d’histoire.
  • 1004 membres (789 membres individuels, 202 membres institutionnels) fin mai 2022.
  • Assemblée générale annuelle ; le comité comme le président sont élus.
  • Association trilingue (français, allemand, italien).
  • Les travaux de réflexion sont répartis en différents groupes spécialisés (ex : groupe de travail Archives d’entreprises privées ou groupe de travail Archives ecclésiastiques.)
  • La revue de l’AAS :  Arbido (4 numéros/an, en version électronique uniquement)
  • L’AAS propose des formations et affiche des offres d’emploi.
  • Lien vers le site https://vsa-aas.ch/fr/
  • Lien vers le programme des festivités https://vsa-aas.ch/fr/association/centenaire-de-laas/
  • Pour les photos portant la mention "CC BY-SA 4.0 Association des archivistes suisses" : complément d'information sur la propriété et l'usage.

 

Nous remercions à nouveau infiniment Monsieur Alain Dubois de sa précieuse collaboration. Nous remercions également Madame Gilliane Kern qui a fourni toutes les illustrations de cet article.

Caroline Becker, webmestre et directrice des opérations du PIAF