Hélène Laverdure, portrait d'une archiviste bâtisseuse.

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Une vie au service de la mémoire collective du Québec et de la Francophonie

(par Caroline Becker, directrice des opérations et webmestre du PIAF)

 

Il existe, dans chaque discipline, des figures qui incarnent plus que leur propre carrière : elles portent l'histoire d'une profession entière, en épousent les transformations et en tracent les horizons. Hélène Laverdure est l'une de ces figures. Technicienne en documentation devenue conservatrice et directrice générale des Archives nationales du Québec au sein de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), elle aura traversé quatre décennies de mutations technologiques, institutionnelles et législatives avec une constance remarquable : celle de placer la mémoire collective au cœur de tout engagement professionnel.
Ce portrait, nourri de son curriculum vitæ, de ses propres mots recueillis en entretien par Caroline Becker, de l'allocution prononcée lors de la remise de son insigne de chevalière de l'ordre des Arts et des Lettres de la République française et de l’allocution prononcée devant l’Association des Archivistes du Québec pour marquer son départ à la retraite, entend rendre hommage à l'ampleur d'un itinéraire aussi discret qu'exceptionnel.


I. Une vocation née de l'expérience

Hélène Laverdure n'a pas choisi la profession d'archiviste par vocation initiale. Elle l'a rencontrée. Formée en technique de la documentation en vue d'une carrière en bibliothèque, elle découvre lors de ses premiers stages et emplois que le monde des archives lui offre ce que les rayonnages ordonnés des bibliothèques ne lui donnaient pas : une créativité en action, des défis à construire, une intelligence du terrain.


« Je trouvais que le métier d'archiviste ou de technicien en archives m'apportait plus de créativité. C'était plus dans mon ADN » (Entretien, mai 2026).


Ce basculement, elle le raconte avec une précision révélatrice : lorsqu'on lui propose un choix entre un poste en bibliothèque et un poste aux archives au sein d'une commission scolaire, elle refuse sans hésitation le premier. Ce geste constitue la déclaration d'une identité professionnelle. « Je venais de décider clairement ce que je voulais faire. Ou de le déclarer », dit-elle.
Ce récit fondateur dit beaucoup d'Hélène Laverdure : son rapport à la vérité de ses engagements, sa capacité à nommer ses choix et à les assumer, sa conviction que c'est l'expérience, et non le diplôme seul, qui façonne le sens d'une carrière.


II. Quatre décennies d'un parcours sans lacunes

La trajectoire professionnelle d'Hélène Laverdure s'étend sur près de quarante ans, depuis 1985 jusqu'à sa retraite de BAnQ en 2026. Elle se déploie par strates successives : réseau scolaire, secteur municipal, gouvernement provincial, institution nationale.  


1985-1999 : Les fondations - commissions scolaires et Communauté urbaine de Québec


Hélène Laverdure débute sa carrière comme technicienne en documentation dans les commissions scolaires du Québec, avant de rejoindre la Communauté urbaine de Québec. Ces années initiales sont celles de l'apprentissage du terrain : gestion des fonds documentaires, maîtrise des processus archivistiques, sens du service aux usagers. Elle y acquiert une connaissance fine des réalités administratives qui lui sera précieuse tout au long de sa trajectoire.


1999-2005 : Le ministère du Travail et le projet Corail


Son entrée au gouvernement du Québec marque un tournant décisif. Au ministère du Travail, dépositaire de l'ensemble des conventions collectives québécoises, elle pilote un projet d'envergure : la numérisation intégrale de ces fonds documentaires, leur indexation et leur mise en ligne gratuite pour l'ensemble des citoyens. Ce projet deviendra le système Corail et constitue l'une des premières réalisations de ce type au Québec.


« C'était innovant parce qu'on faisait le lien entre le document et la base de données. Et moi, je me suis dit : si on pouvait relier le document aux données, ce serait vraiment génial pour la recherche. Et ça a été fait » (Entretien, mai 2026).


Ce projet est aussi, à sa façon, une rupture institutionnelle : il revient traditionnellement aux services informatiques de mener ce type d'initiative. Qu'une professionnelle de la gestion documentaire en prenne la direction est alors inédit. « Ils ont dit : c'est beau, mais c'est toi, Hélène, qui vas gérer ce projet-là. Ça ne s'était jamais vu ».


2005-2012 : Le ministère des Transports et la numérisation des ponts


Au ministère des Transports du Québec -le plus grand donneur d'ouvrage de la province -, Hélène Laverdure pilote le déploiement du système de gestion électronique des documents LiveLink pour quelque 5 000 utilisateurs répartis dans 14 directions territoriales. Mais c'est un événement tragique qui marque durablement cette période. L'effondrement d'un viaduc causant cinq décès révèle au grand jour les lacunes de la gestion documentaire dans le secteur des infrastructures.
La Commission d'enquête recommande alors la numérisation de l'intégralité des dossiers de ponts et viaducs du Québec. Hélène Laverdure se voit proposer la direction de ce chantier colossal (au moins dix millions de pages à numériser, réparties dans plus de 14 régions du Québec). Elle dispose de vingt-quatre heures pour répondre.


« J'ai dit oui, évidemment, parce que je suis une fille de projet. Je ne voulais pas que ce soit fait n'importe comment » (Entretien, mai 2026).


Cet épisode illustre avec force ce qui caractérise Hélène Laverdure : une disponibilité totale face à l'urgence, une exigence de méthode face au chaos, et une conscience aiguë des enjeux politiques et humains de la mémoire documentaire. Comme elle le confiera avec une gravité tranquille : « Je n'ai jamais travaillé autant de ma vie ».


2012-2015 : La Ville de Québec


Hélène Laverdure rejoint ensuite la Ville de Québec à titre de directrice de la Division de la gestion des documents et des archives, consolidant son expérience de gestionnaire en milieu municipal et affinant une vision intégrée de l'information au service des collectivités.


2015-2026 : BAnQ - la consécration d'une vocation


En août 2015, Hélène Laverdure est nommée conservatrice et directrice générale des Archives nationales du Québec au sein de BAnQ. Elle succède à Normand Charbonneau, après l'intérim d'Hélène Cadieux. Deuxième femme à accéder à la tête des Archives nationales du Québec, après Sylvie Lemieux, elle y demeurera près de onze ans, signant la plus longue et la plus décisive étape de sa carrière.
Sous sa direction, les Archives nationales renforcent leur rôle de pivot entre conservation patrimoniale et accès numérique. Elle supervise le développement des 10 centres d’archives, coordonnant une stratégie de virage numérique, de diffusion et de valorisation du patrimoine documentaire québécois.
Au long de ces onze années, Hélène Laverdure travaille sous trois PDG successifs (Christiane Barbe, Jean-Louis Roy et Marie Grégoire), chacun portant une vision différente de l'avenir de BAnQ. Elle en tire une leçon de gouvernance qu'elle partagera lors de son discours de départ à l'AAQ :


« Trois visions différentes en dix ans… ça demande de l'ouverture et de l'agilité » (Conférence à l'AAQ, 2026).
 

III. Pas de carrière sans grands défis : 3 exemples

La carrière d'Hélène Laverdure à BAnQ n'est pas seulement faite de réussites ; elle est aussi traversée par des déceptions. Lors de la conférence qu'elle prononce à l'Association des archivistes du Québec à l'occasion de son départ à la retraite en 2026, elle choisit de partager non des bilans institutionnels, mais ses « apprentissages », ses perceptions, ce qu'elle « retient vraiment » de ces années. 


Le centenaire des Archives nationales et la pandémie


Dès 2016, un groupe de travail composé d'employés passionnés et volontaires est réuni pour imaginer les activités du centième anniversaire des Archives nationales du Québec, une occasion unique, dit-elle, de « braquer les projecteurs sur notre institution, sur nos collections, sur notre présence dans dix régions du Québec ». Quatre années de travail minutieux culminent dans une grande tournée régionale. Deux jours avant le départ, le gouvernement annonce le confinement général. Tout s'effondre en quelques heures.


« Les activités que nous avions planifiées dans le moindre détail, depuis des années… disparaissent une à une. L'enthousiasme qui nous portait laisse place à une immense déception» (Conférence à l'AAQ, 2026).


La réponse d'Hélène Laverdure à cette catastrophe logistique illustre ses talents d'adaptation : plutôt que de renoncer, elle réinvente. Plusieurs projets retournent sur la table à dessin. Les journées d'études sur les archives judiciaires - qui représentent près de 47 % des documents conservés dans les centres -, initialement prévues en présentiel devant un public spécialisé, sont reconverties en événements en ligne gratuits et ouverts à tous. Le résultat dépasse toutes les attentes.


« Ce qui devait être un plan B est devenu l'un des événements phares du 100e anniversaire. Un succès né d'un échec. Une preuve que, même déstabilisés, nous savons rebondir » (Conférence à l'AAQ, 2026).


Près de trente conférenciers, plus de sept cents participants (chercheurs, étudiants, citoyens) réunis autour d'un même intérêt. Hélène Laverdure y voit « la démocratisation du savoir en action ». 


La mémoire des enfants autochtones disparus


Parmi les moments les plus marquants de son mandat à BAnQ, il en est un qu'Hélène Laverdure évoque avec une gravité particulière dans son discours de départ : la contribution des Archives nationales aux recherches sur les enfants autochtones disparus ou décédés après une admission en établissement.


« Dans cette démarche, nous avons mis au service des familles tout ce que nous pouvions offrir : notre expertise, nos fonds d'archives, mais aussi notre réseau de partenaires. Ensemble, nous avons tenté d'apporter des réponses, de soutenir une quête de vérité qui est, avant tout, profondément humaine » (Conférence à l'AAQ, 2026).


Ce travail discret, exigeant, chargé d'une responsabilité morale considérable, illustre sans doute  mieux que tout autre la conception qu'Hélène Laverdure se fait de l'archivistique. Les archives ne sont pas des entités neutres : elles sont des instruments de justice, de réconciliation, de dignité rendue. Derrière chaque boîte, chaque chemise, chaque document administratif oublié, il peut y avoir une famille qui cherche à savoir ce qu'est devenu un enfant, un frère, une sœur, arrachés à leur communauté.


« J'ai énormément appris au fil de ce travail. Il m'a rappelé que derrière chaque dossier, chaque document, il y a des vies, des histoires, des blessures, et surtout des familles qui cherchent à comprendre » (Conférence à l'AAQ, 2026).


Dans le contexte de la démarche nationale de vérité et de réconciliation avec les peuples autochtones, l'engagement de BAnQ sous la direction d'Hélène Laverdure représente une contribution concrète et exemplaire : celle d'une institution qui accepte d'être au service non pas seulement de la mémoire officielle, mais de toutes les mémoires - y compris les plus douloureuses et les plus longtemps ignorées.


La réforme de la Loi sur les archives : un legs en suspens


L'autre grande déception - car c'est ainsi qu'Hélène Laverdure la nomme, avec une honnêteté caractéristique - est l'impossibilité de mener à terme la modernisation de la Loi sur les archives, dont la version en vigueur remonte à 1983.


« Je pense aux institutions d'enseignement qui doivent former des étudiantes et étudiants sur une loi dépassée. Je pense aux archivistes qui doivent convaincre des décideurs… avec un outil législatif qui n'est plus à la hauteur. C'est une occasion manquée » (Conférence à l'AAQ, 2026).


« C'est la loi sur les archives [1983] qui a fait qu'il y a eu beaucoup de postes, qu'il y a eu beaucoup d'emplois, que le métier s'est développé beaucoup au Québec. Je me disais : ça serait vraiment chouette que je termine ma carrière avec un legs, une nouvelle loi » (Entretien, mai 2026).
 



Des années de travail législatif, une philosophie cohérente, l'adhésion des professionnels et des associations : tout était prêt. Mais les cycles politiques ont leur propre temporalité. Hélène Laverdure a eu l'élégance de ne pas désespérer. « Tout n'est pas perdu », dit-elle : les documents sont déposés en lieu sûr, prêts pour la prochaine ouverture de fenêtre. Un legs invisible mais réel, offert à la prochaine génération de décideurs.
 

IV. L'engagement francophone : l'AIAF et le rayonnement international

Au-delà de ses responsabilités nationales, Hélène Laverdure a su inscrire son action dans un cadre résolument francophone et international. Pendant plus de dix ans, elle a exercé les fonctions de secrétaire-trésorière de l'Association internationale des archives francophones (AIAF), l'organisme qui soutient notamment le Portail international archivistique francophone (PIAF).


« Ce qui me motive profondément, c'est la passion et le dévouement de l'équipe qui, avec rigueur et constance, enrichit ce Portail si précieux pour la communauté archivistique de la francophonie » (Cri du PIAF n°30, juillet 2025).


Cet engagement international n'est pas un ornement de carrière : c'est une conviction. Hélène Laverdure a participé aux conférences du Conseil international des archives (ICA), donné des formations en Côte d'Ivoire, participé aux Assises nationales sur les archives au Maroc en avril 2026. Elle y a porté une approche résolument inclusive : comprendre les différences théoriques et pratiques d'un pays à l'autre, aider celles et ceux qui n'ont pas les mêmes ressources, tisser des liens durables entre archivistes de toutes les francophonies.


« Nous sommes tous passionnés dans ce métier, parce que sinon ce ne serait pas possible. On apprend à voir les différences théoriques et pratiques d'un pays à l'autre. C'est le seul mandat que je conserve pour ma retraite » (Entretien, mai 2026).




Son message aux archivistes de la francophonie est à l'image de l'ensemble de sa carrière : mobilisateur et sans ambiguïté. 


« Impliquez-vous ! J'aimerais que l'on crée quelque chose, que l'on surprenne, que l'AIAF soit visible et incontournable » (Entretien, mai 2026).

 

V. Chevalière de l'ordre des Arts et des Lettres

En 2022, la République française élève Hélène Laverdure au grade de chevalière de l'ordre des Arts et des Lettres - une reconnaissance rare pour une professionnelle des archives, habituellement absente des circuits de la visibilité culturelle. Lors de la remise de l'insigne en mai 2023, elle prend la parole avec la même sobriété élégante qui caractérise tout son rapport au monde :


« J'ai débuté ma carrière comme technicienne en documentation, il y a près de 40 ans et, mine de rien, d'une formation à l'autre, d'un emploi à l'autre, d'un projet à l'autre, j'ai parcouru ce chemin professionnel jusqu'à BAnQ » (Allocution lors de la remise de l'insigne, mai 2023).


Cette décoration française couronne un engagement qui dépasse les frontières nationales : collaboration avec les archives de France, participation aux réseaux européens et africains de la profession, contribution à une vision partagée du patrimoine documentaire de la Francophonie. 
 

VI. Une vision de la profession

Ce qui distingue Hélène Laverdure de nombreux cadres institutionnels de sa génération, c'est peut-être sa capacité à penser la profession de l'intérieur, à en articuler les enjeux avec une clarté qui est le fruit de quarante années d'immersion.
Son article publié en 2025 dans la revue Archives, intitulé « La gouvernance de l'information : nouveaux contextes et contribution de Bibliothèque et Archives nationales du Québec », témoigne d'une réflexion de fond sur les mutations du secteur. Elle y défend la nécessité de repenser les cadres traditionnels - dont le modèle des « trois âges » - à l'aune des réalités numériques contemporaines, en plaidant pour des approches plus flexibles, ancrées dans les usages réels et les réformes législatives.
Cette pensée rejoint ce qu'elle dit de sa propre expérience : la gouvernance de l'information n'est pas une affaire de technique, mais une affaire de sens. Que gère-t-on, pour qui, et dans quelle perspective de société ? Ces questions, Hélène Laverdure les a posées tout au long de sa carrière, et ses réponses - Corail, la numérisation des ponts, les journées sur les archives judiciaires, la réforme législative - ont toutes eu pour horizon le citoyen.
 

Conclusion : une mémoire qui fait l'avenir

Hélène Laverdure quitte ses fonctions de conservatrice à BAnQ en 2026 avec la distinction rare d'une femme qui a transformé les institutions qu'elle a traversées. Pionnière de la numérisation, gestionnaire de crise, architecte d'une politique documentaire nationale, défenseure des mémoires autochtones, ambassadrice de la Francophonie archivistique : chacun de ces rôles a été exercé avec la même rigueur tranquille, le même refus de l'à-peu-près.
Elle laisse derrière elle des systèmes qui fonctionnent, des équipes formées, des réseaux tissés, une réforme législative prête à naître et la conviction, transmise à celles et ceux qui l'ont côtoyée, que les archives ne sont pas de simples dépôts de traces. Elles sont les conditions de possibilité d'une société qui se comprend elle-même.
Cette conviction, elle l'a formulée lors du lancement du centième anniversaire des Archives nationales, en s'adressant aux générations futures dans une capsule temporelle scellée jusqu'en 2120 :


« Ces traces de notre passé que l'archiviste recueille avec patience sont utiles et nécessaires aux citoyens d'aujourd'hui, mais elles le seront tout autant, sinon plus, aux générations futures qui s'interrogeront sur leur passé qui est aussi notre présent. Nous touchons ici la base même du travail archivistique : une chorégraphie dans laquelle le passé, le futur et le présent se croisent et s'interpellent au rythme d'une histoire en constante évolution » (Allocution pour la capsule temporelle des ANQ, 3 février 2020).


« Si je peux aider dans la Francophonie, je serai satisfaite » (Entretien, mai 2026).