1- De quelques spécificités de l'archivage de la danse par Bénédicte Grailles
Bénédicte Grailles est maîtresse de conférences en archivistique et directrice du master Archives à l’université d’Angers depuis 2004. Ses recherches portent sur les pratiques professionnelles et spontanées développées autour des archives, sur l’émergence de patrimoines archivistiques sociaux et militants et sur les usages du matériau archivistique comme espace de construction des individualités et de fabrication sociale des individus et des groupes.
Derrière le mot danse, se cachent de nombreuses activités, individuelles ou collectives, de loisir ou professionnelles, savantes ou vernaculaires.
Suivant le statut, les traces archivistiques relèveront des archives privées ou publiques et, dans ce second cas, d’organismes différents, depuis des fédérations sportives aux coordonnateurs de politiques culturelles et lieux de production, depuis l’échelon local jusqu’à l’échelle nationale ou fédérale.
Un nombre important de fonds peuvent être considérés comme hybrides : ainsi trouve-t-on mélangés documents d’une compagnie, ceux d’un chorégraphe, ceux d’un lieu de production, ceux d’une école, documents privés et archives produites par un établissement culturel labellisé. Les cahiers de notes des chorégraphes qui permettent d’accéder aux intentions présidant à la création incarnent la porosité entre vie personnelle, processus artistique et contraintes institutionnelles1.
1/ Le corps archive : pivot de la transmission
La mémoire de la danse est d’abord perçue par les praticiens eux-mêmes, interprètes, enseignants, chorégraphes, comme une mémoire incorporée dont la transmission leur incombe. Ainsi les œuvres survivraient dans ce passage de corps à corps. Le corps possède une mémoire des sensations, il est un lieu où se trouvent des savoirs tacites qui se rejouent à chaque transmission, et un palimpseste où les chorégraphies sont sans cesse décryptées et reconstruites. Cette affirmation du corps archive est revendiquée comme pivot de la transmission. C’est sur cette conviction que se constituent Les Carnets Bagouet, initiés par ses danseurs et collaborateurs à la mort en 1992 du chorégraphe et danseur Dominique Bagouet pour permettre à son œuvre de survivre2.
Sur le plan théorique, la conception du corps archive est à relier avec le concept d’anarchive développé par Jacques Derrida qui renvoie les consignations institutionnelles à un phénomène de perte ou d’effacement, là où le corps comme mémoire kinésique serait tourné vers l’avenir.
2/ Les archives audiovisuelles comme outil de la transmission/remémoration des gestes, postures et mouvements.
Cette idée, très vive dans les milieux de la danse, se heurte à plusieurs réalités3. Prosaïquement, que se passe-t-il quand les corps disparaissent ? Les années sida assigne à l’archivage un nouveau rôle devant le risque de rupture dans la chaîne de transmission. Par ailleurs, que se passe-t-il quand les techniques évoluent et modèlent différemment les corps ?
Ces différentes questions expliquent la valorisation des archives audiovisuelles dans la transmission de la danse. En témoignent des projets comme Numéridanse [https://numeridanse.com/], une plateforme française de diffusion à vocation encyclopédique, le programme du Fonds d’archives numériques audiovisuelles de l’université de Franche-Comté (FANA) [https://fanum.univ-fcomte.fr/fana]4, la collection Regards hybrides [https://collection.regardshybrides.com/], celle de la Bibliothèque de la danse Vincent-Warren au Québec [https://bibliodanse.ca/] ou celle de la Fondation SAPA, Archives suisses des arts de la scène [https://www.sapa.swiss/fr].
Ces archives, bien que perçues comme incomplètes car orientées par un angle de prise de vue, sont un puissant outil de remémoration des gestes, postures et mouvements.
3/ Une autre proposition documentaire : fixer la danse sous forme de partition
D’autres typologies documentaires cherchent à fixer la danse sous la forme de partitions. Il existe plusieurs écritures de la danse codifiées : la cinétographie Laban née en 1928, la notation Conté en 1931, la choréologie Benesh en 1955, les deux dernières utilisant un système de portées comme pour l’écriture de la musique. Notons qu’en dehors de ces systèmes connus et enseignés, il existe de nombreuses tentatives de symbolisation très individuelles. Ces documents, récemment mis en valeur à l’occasion de l’exposition Chorégraphies. Dessiner, danser à Besançon [https://www.mbaa.besancon.fr/choregraphies/]5, sont mal connus en dehors des spécialistes et parfois mal identifiés.
4/ Le caractère transnational est un enjeu supplémentaire
Une autre spécificité est celle du caractère transnational de la danse : artistes, chorégraphes, groupes, pièces circulent. Se pose également l’existence d’un répertoire et de sa réactualisation. Pour la danse contemporaine, la question est ouverte et représente un enjeu pour les compagnies et les chorégraphes6.
5/ État des lieux des fonds dédiés aux archives de la danse
a) Dispersion des fonds
Tous ces éléments amènent à une grande dispersion des fonds et souvent à un éclatement. La conservation et la collecte sont peu organisées et tributaires de la volonté des compagnies, collectifs ou chorégraphes concernés. Une nébuleuse d'acteurs aux rôles complémentaires et parfois concurrents est susceptible d’intervenir. La responsabilité de la transmission est souvent laissée à des « passeurs » ou « entrepreneurs de mémoire » en l'absence de politique nationale coordonnée. On notera néanmoins l’initiative innovante de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) qui a produit en 2015 un Guide des archives de la danse au Québec [https://www.banq.qc.ca/sites/default/files/2022-08/Guide_archives_danse_au_Quebec.pdf] qui propose à la fois un plan de classification et un calendrier de conservation ou tableau de gestion. On relèvera dans ce guide l’attention à la gestion des œuvres, à la création et à leur réception. En France, le choix a été fait de confier depuis 1999 à un opérateur de l’État, le Centre national de la danse, et à sa médiathèque [https://www.cnd.fr/fr/page/5-mediatheque-et-collections], la responsabilité d’une collecte active auprès des créateurs7. Les quelque 250 fonds aujourd’hui sauvegardés ont été mis en lumière en 2024-2025 dans le cadre de l’exposition Pièces distinguées. Ils constituent une collection tout-à-fait exceptionnelle par son ampleur et sa diversité.
b) Des logiques d’usage qui varient et/ou divergent
Une autre caractéristique des archives de la danse est celle des logiques d’usage qui leur sont associées. S’il y a bien des logiques d’usage historiques avérées, beaucoup d’autres raisons motivent la consultation : des usages ludiques ou de loisirs, des usages d’enseignement et d’apprentissage, et des usages de création.
Derrière les archives, il est question de rejouer dans le présent le passé : ré-interprétation, re-création, reenactement, réactivation. Il s’agit soit de tenter de recréer une chorégraphie ou de reprendre un répertoire existant, soit de réinvestir une ou des œuvres pour les citer ou les réinventer8.
Lise Gagnon, dans le guide édité par BAnQ en 20159 (fig. 1), reprenant une idée de Ginelle Chagnon, promouvait la réalisation de « boîtes chorégraphiques ».

Figure 1: Page de couverture du Guide des archives de la danse au Québec produit par BAnQ en 2015
Celles-ci ont pour vocation de contenir « les éléments porteurs de sens nécessaires à la reconstruction de l’œuvre » dont les notes chorégraphiques, des informations sur la scénographie, décors, costumes, maquillages, les vidéos de répétitions du spectacle, des entretiens. L’Espace Perreault Transmissions chorégraphiques à Montréal [https://espaceperreault.ca/fr/projets/] porte depuis 2013 et diffuse plusieurs de ces boîtes à mi-chemin entre archivage et projet éditorial10.
Un bon exemple de la diversité des usages se trouve dans la collaboration initiée entre les Archives départementales du Nord (France) et Marie Glon, maîtresse de conférences et historienne de la danse à l’Université de Lille, autour des bals clandestins dans le contexte de commémorations liées à la fin de la Seconde Guerre mondiale11. Dans le cadre d’un projet pédagogique, cette dernière a travaillé avec un groupe d’étudiantes et étudiants, à partir des documents d’archives, afin d’aboutir à une performance dansée (fig. 2).

Figure 2: Post du 13 avril 2022 sur le réseau Facebook des Archives départementales du Nord
reprenant les observations des étudiants et étudiantes en danse de l’université de Lille en salle de lecture
(source : https://www.facebook.com/ArchivesDuNord/posts/-atelier-danse-comment-regarder-un-document-darchives-que-se-passetil-dans-une-s/151193510717670/)
Celle-ci avait pour ambition de proposer une interprétation de documents d’archives présélectionnés par l’enseignante-chercheuse autour de plusieurs thématiques : dancings clandestins, autorisations de circulation, revendications salariales par exemple. Les étudiantes et étudiants danseurs ont puisé dans leur propre histoire et leurs propres émotions pour faire résonner, en écho des commémorations de la Libération, leurs expériences personnelles de la liberté et de ses restrictions, notamment au moment du Covid, leurs espoirs et meurtrissures. Ils et elles ont choisi, pour les uns, d’inscrire sur leurs corps des mots tirés des textes, d’autres de mettre en avant une phrase extraite d’un rapport préfectoral : « On ne danse pas sur des tombeaux ni sur le deuil de tant de gens. »
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- Boivineau, P., Grailles, B. (2025). « Patrimoine en mouvement : le corps archive du danseur », Patrimoines du Sud, n° 22. URL : http://journals.openedition.org/pds/18375.
- Launay, I. (dir.) (2007). Les Carnets Bagouet, la passe d’une œuvre, Besançon, Les solitaires intempestifs.
- Boivineau, P., Grailles, B. (2025). Art. cité.
- Desprès, A. (2016). « Penser l’archive audiovisuelle pour la recherche en danse. Le Fonds d’Archives Numériques Audiovisuelles FANA Danse contemporaine », Ramifications. Méthodologies dans les études en danse (France-Italie), Recherches en danse, n° 5, 2016. DOI : https://doi.org/10.4000/danse.1307.
- Chevalier, P., Royer, A. dir. (2025). Chorégraphies. Dessiner, danser (XVIIe-XXI siècle) [catalogue d’exposition]. Paris-Besançon, INHA Liernart Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon.
- Boivineau, P., Grailles, B. (2025). Art. cité.
- Sebillotte, L. (2025). Archives de la danse. Pantin, Les Éditions du CND.
- Marcilloux, P. (2018), « Les archives chorégraphiques entre mémoire et création », Archives en acte. Arts plastiques, danse, performance, Paris, Presses universitaires de Vincennes.
- BAnQ (Bibliothèque et Archives nationales du Québec), (2015). Guide des archives de la danse au Québec. https://www.banq.qc.ca/sites/default/files/2022-08/Guide_archives_danse_au_Quebec.pdf.
- Febvre, M. (2011), Boîtes chorégraphiques – Élaboration de contenus, document préparé pour la Fondation Jean-Pierre Perreault. Gagnon, L. dir. (2020). Ouvrir la boîte : regards sur les boîtes chorégraphiques et la documentation en danse, Montréal, Fondation Jean-Pierre Perreault.
- Farèniaux, R. (2025). Les archives en France, vecteur de mémoire et d’appartenance. Commémorer le 80e anniversaire de la Libération aux Archives départementales du Nord, master Archives, université d’Angers.
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