5- Le projet "Création, semis et palabres" (Suisse). Archivage, création, danse, émotion par Anouk Dunant Gonzenbach.

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Anouk Dunant Gonzenbach est directrice-adjointe des Archives d’État de Genève. Elle est notamment responsable des projets numériques et de l’accès aux dossiers personnels. Elle mène depuis 2016 des projets d’archivage de processus de création et tient le blog Le présent d’hier et de demain [www.hieretdemain.ch].

 

«Création, semis et palabres» est un dispositif archivistique imaginé lors du traitement du fonds de la chorégraphe et enseignante d’origine québecoise Manon Hotte. Il a soulevé d’emblée deux questions: «Comment et pourquoi archiver le travail de création?» et «Peut-on mettre la danse en boite?». Il nous a mené à créer notre propre définition d’archives vivantes et évolutives, à inventer l’archivage de processus de création et à dialoguer sur l’archivage comme outil de création artistique. 
L’Atelier de danse Manon Hotte (ADMH) a été en activité à Genève pendant 30 ans. Lors de la cessation de ses activités en 2014, la question de l’archivage s’est posée. J’ai alors découvert que la caractéristique du travail de Manon est celle de la création interdisciplinaire performative et plus spécifiquement celle menée avec les enfants danseurs. De ce travail, elle a élaboré avec son équipe une pédagogie de la création, une approche artistique qui considère chacun comme porteur de sa propre histoire. Il s’agit d’une spécificité dont est issue une génération de danseurs créateurs évoluant actuellement en Suisse et outre atlantique. Voilà donc ce qu’il allait falloir archiver, sans en trahir l’enjeu. Après une recherche lors d’un tour du monde archivistique complet, nous constatons qu’il n’existe pas d’exemple à disposition pour l’archivage de processus de création et que tout sera à inventer. Alors nous avons tout inventé. 



Et l’archivage lui-même est devenu un processus de création


Nous avons développé le concept de boîte à création : chaque création ou projet artistique pédagogique a sa boîte, organisée de la même manière selon un système particulier, sous forme papier et numérique. Nous avons cherché à générer du mouvement à l’intérieur des boîtes par une signalisation adaptée; et entre elles par des codes couleur et des renvois entre les boîtes. Chaque création ou projet artistique pédagogique a sa boîte, organisée de la même manière selon ce système particulier, sous forme papier et numérique. 
Ainsi en associant nos compétences de chorégraphe et d’archiviste, ce projet a permis de développer, en plus d’un archivage traditionnel, le concept d’archives vivantes et évolutives. Nous entendons par archives vivantes le fait que ces documents permettent un travail de création et non uniquement la rédaction de l’histoire de leur producteur ou la recréation à l’identique d’une œuvre. La consultation d’un processus de création doit permettre le développement d’autres processus de création et donne une sorte de cadre ouvert à de multiple possibles. Le public a la possibilité d’accéder directement à l’ensemble du fonds, sans passer par l’inventaire, et sans les commander. Ces boites sont consultables, dans un lieu dédié à la création en danse contemporaine à Genève, le projet H107 [http://manonhotte.ch/fr/collaborations-projet-h-107]. 
Ces archives sont également évolutives, grâce aux fourres « semis » vides au départ, installées dans chaque boite à création et qui invitent et encouragent le public à laisser des témoignages ou des traces de travaux de recréation faites à posteriori. 
 

Le Corps Archive


Plusieurs installations et dispositifs artistiques et archivistiques sont nés à Genève, parfois dans des théâtres, à l’issue de ce projet. Et même un film, Le Corps Archive, réalisé par Robin Harsch,  d’après une proposition chorégraphique de Manon Hotte, à l’invitation de l’association des archivistes suisses (AAS) à l’occasion de son centième anniversaire en 2022 (fig. 6). 

Figure 6 : Le Corps Archive, film de Robin Harsch, 2022, d’après une proposition chorégraphique de Manon Hotte. 
Production : Association des archivistes suisses et Archives d’État de Genève
(source : https://vsa-aas.ch/fr/association/centenaire-de-laas/le-corps-archive/

 

Manon et Élodie Aubonney, danseuse-chorégraphe, abordent dans cette création le corps archive, un corps dont chaque pli a été sculpté par l’histoire de toutes les productions dansées et par sa propre histoire. La rencontre avec ma collègue Franca Stah-Vilar et moi-même leur permet de se confronter aux histoires tout aussi personnelles contenues dans les documents d’archives. De ces rencontres naissent des danses abordant des questions de maternité, d’identité, de transmission, de vie et de finitude. Tout ce processus est suivi et filmé par Robin Harsch, réalisateur genevois bien connu.  
Cette démarche s’inscrit dans l’actualité archivistique, notamment dans une nouvelle conception de l’exploitation des archives qui est celle de l’usage qu’une société fait de ses documents. La profession s’interroge actuellement sur la matérialité des archives, l’émotion qu’elles transmettent et à partir de là la manière de repenser l’objet archivistique. Et de l’émotion, il y en a eu pendant cette aventure.
Pour nous les archivistes, c’est un grand bonheur également de rendre audible et de transmettre autrement les voix de celles et ceux qui sont contenus depuis toujours dans les documents, parce que les archives, c’est la vie des gens, et notre mission est de la conserver.

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