6- Réinventer les archives et combler les manques (Tunisie). Entretien avec Lilia Ben Achour.

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Lilia Ben Achour est une spécialiste du patrimoine audiovisuel et cinématographique dont le parcours conjugue expertise technique, enseignement et engagement citoyen. Formée aux beaux-arts et orientée vers le cinéma d’animation, elle intègre la Cinémathèque tunisienne dès son ouverture en 2018. Elle y occupe successivement les fonctions de responsable de la collection non-film, puis de directrice artistique pendant deux ans. Aujourd’hui, elle enseigne la gestion des archives audiovisuelles à l’Institut supérieur de documentation de Tunis et intervient comme archiviste vacataire aux Archives nationales de Tunisie, où elle supervise les fonds cinématographiques. Parallèlement, elle porte des initiatives associatives comme Focus Archives, un projet visant à structurer une cinémathèque régionale dans le sud tunisien, et anime des ateliers pratiques de restauration de pellicule et de traitement documentaire.

En 2020, à l’occasion de l’édition du Festival international de Carthage, Lilia Ben Achour est sollicitée pour mener un projet de collecte et de reconstitution des archives liées à cette manifestation pluridisciplinaire (musique, théâtre et danse). Annulé en raison de la pandémie, le festival laisse place à une mission de terrain visant à rassembler les traces documentaires de sa longue histoire, initiée en 1969. Le périmètre couvre la danse nationale et internationale, les ballets mondiaux ayant foulé l’antique amphithéâtre, ainsi que les productions culturelles tunisiennes.
Lilia Ben Achour coordonne un travail de repérage et d’acquisition auprès de multiples institutions publiques : Archives nationales, Bibliothèque nationale (photothèque), ministère des Affaires culturelles, télévision et radio nationales, et l’agence Tunisie-Afrique-Presse.
 

Les livrables du projet se déclinent en trois volets. 

  • Une exposition est organisée à la Cité de la Culture en 2020, présentant, entre autres, des photographies, coupures de presse, croquis de costumes et extraits vidéo (fig. 6).
  •  Une plateforme numérique intitulée Carthage Then and Now [https://mediafic.tn/] est mise en ligne. Si elle n’est plus active aujourd’hui, elle reste accessible via la Wayback Machine d’Internet Archive [https://web.archive.org]. Même si le contexte Covid a été défavorable, le projet laisse un héritage tangible : il a sensibilisé d’autres événements culturels à entreprendre leurs propres travaux d’archivage, créant un effet d’entraînement positif dans le secteur.  
  • L’expérience du Festival de Carthage s’inscrit dans un paysage culturel tunisien où la danse a longtemps été un passage obligé pour de nombreux artistes ou collaborateurs et collaboratrices artistiques. 
     

Figure 6: Vue de l'exposition Carthage Then and Now  
(source : https://www.behance.net/gallery/112947225/Carthage-THEN-AND-NOW-/modules/645549033
Festival international de Carthage, Cité de la culture de Tunis) 

L’histoire chorégraphique nationale, marquée par les troupes populaires sous Bourguiba, l’émergence du hip-hop sous Ben Ali, et les premières compagnies de danse contemporaine reste largement fragmentée. 
En l’absence de politique nationale structurée et de financements dédiés à la numérisation ou à la restauration, la sauvegarde des archives repose sur des initiatives individuelles, isolées et précaires. Les institutions publiques, traditionnellement focalisées sur les archives administratives, tardent à intégrer les fonds artistiques, bien que les Archives nationales aient récemment élargi leur mission et intégré les archives privées comme éléments de la mémoire nationale. Mais la collecte dans les arts de la scène exige une approche transversale, intégrant les traces des danseurs, concepteurs, diffuseurs et collectionneurs privés.

Le projet du Festival de Carthage démontre qu’une méthodologie rigoureuse, collaborative et centrée sur la documentation peut compenser partiellement les déficits institutionnels. Ce vide, la danseuse et vidéaste Synda Jebali a également essayé de le combler via le projet Crossing (fig. 1). 

Figure 1 : BTS Crossing, installation vidéo de Synda Jebali, 2024  
(source :  https://www.youtube.com/watch?v=izhXjhZJZVc, Nawaat Festival)

 

Synda Jebali a développé une collecte alternative fondée sur une méthodologie de terrain, en contactant directement les lieux de spectacle, les écoles de danse et les membres de la première génération de danseurs tunisiens (actifs depuis les années 1960). Grâce à ce réseau informel, le projet a permis de repérer et de rassembler des documents privés conservés par des collectionneurs et artistes : photographies, articles de presse, extraits vidéo, croquis de costumes et plans de chorégraphie. Ces matériaux ont été exploités pour réaliser une exposition et un montage vidéo, offrant un premier aperçu de l'histoire chorégraphique nationale post-indépendance.

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